Il était une fois la mort ; celle de mon père. J’avais dix huit ans et je ne connaissais rien à la vie, une vie qui me paraissait tout à coup laide, injuste et absurde. Une vie de non sens, de non dits et finalement de non vie.
On naît un beau jour alors qu’on avait rien demandé à personne, et puis quelques années plus tard voilà qu’on vient vous reprendre ce qu’on vous avait donné. Quelle arnaque, ce truc !
Il était une fois la mort dans un pays qui était tout sauf celui d’Alice au pays des merveilles ; je dirais même que c’était Iméne au pays des cauchemars. Tout est possible dans mon pays, on pardonne même à ceux qui ont brûlé le livre de vie de mon père, ces choses inanimées d’inconscience qui raflent le moindre souffle d’espoir sur leur passage, telles des rafales de balles qui raffûtent l’humain du corps de leur propre peuple.
Une lettre, une histoire, des mots pour guérir les maux d’un môme, voilà ce qui me reste de mon père. Je la découvris deux ans après ce fameux jour brumeux à l’atmosphère étouffante, ce fameux jour où je ressentis ce que signifiait la perte d’un être cher, le néant, le doute et puis la chute. Pendant deux ans j’ai essayé tous les substituts de la vie, ou plutôt un semblant de vie chimérique : drogue douce, on commence doucement, drogue dure, la douce fin, alcool, et autres expériences extrêmes pour me prouver qu’il y avait encore quelque chose qui survivait en moi. Il était ainsi une fois un pommé de vingt ans, un de plus parmi tant d’autres, qui commençait à prendre conscience que la seule chose qui battait encore dans son cœur était le souvenir de son père :
Chér Wassim,
Je prends aujourd’hui la plume pour t’écrire ce que sont probablement les dernières pensées d’un vieux voyageur contraint à visiter d’autres contrées.
Je peux sentir le souffle de l’ange de la nuit effleurer ma peau et effeuiller les pages de mon histoire, les réduisant en cendres. Mais sait-il seulement que le phénix renaît de ses cendres ?
Quelques mots cognent dans ma tête ; peur, obscurité, solitude. Mais quelle est alors la chose qui me rattache encore à cette vie ? Quelle image ai-je envie de te laisser d’elle ?
L’amour, mon fils, voilà ce qui nous anime tous. La foie, l’amitié, la passion, le respect et le bonheur en sont les manifestations.
Regarde autour de toi, et libère ton esprit de sa prison : deviens ce que tu as la conscience de vouloir être. Lis, écrits, pense, vis, aime et pardonne. Pardonne leur car ils n’ont pas conscience de leur ignorance.
On dit qu’il faut prendre racine pour atteindre les cimes ; je ne te parlais pas beaucoup de ta grand mère, probablement la plus Algérienne des Asiatiques. C’est elle qui m’a fait découvrir le monde infini des libres penseurs, qui m’a éduqué comme son propre fils et m’a appris que le savoir offert par les livres est une fabuleuse machine à rêver le temps et l’espace.
La première fois que je suis entré dans la bibliothèque de Kim sen, je me suis demandé si cet espace allait avoir un impact sur le déroulement de mon existence. J’espérais que les paroles d’un philosophe m’aideraient à trouver mon chemin... mais de tels livres n’existent malheureusement pas, Wassim. Certains te peignent un chemin mais pas le tien. Le livre de ta vie tu es le seul à pouvoir l’écrire.
Je tenais à te transmettre la lettre de celle surnommée Nour par les femmes de la Médina. Elle fût écrite durant les derniers moments de sa maladie :
« Cher Karim,
Je ne sais pas encore où je serais quand tu liras ces mots, mais je sais où toi, tu seras ; sur une de tes routes.
Cette étape nécessitera une solitude libre ; elle n’est ni isolement, ni mépris d’autrui. C’est un état de conscience supérieur : être en mesure de penser individuellement au milieu d’un groupe de personnes, et multiplier sa puissance de vie en vivant en d’autres que toi ; un ami qui sourit en se remémorant des moments passés en ta compagnie, voilà l’impact d’un solitaire libre.
Connais toi, Karim, et tu connaîtras le monde, c’est là l’ultime conseil de tant de philosophes séculaires ».
Voilà, Wassim, tu connais à présent mon histoire, celle d’un lotus qui domine la surface de l’eau tout en y prenant vie, une plante qui contient à la fois la fleur et le fruit...
Il était une fois une vie ; celle d’un jeune Algérien de vingt ans qui retrouvait espoir à travers celui de son père. Il m’avait laissé un livre blanc qui avait pour titre Ecris moi. Il était vierge en son entier, sauf la première page :
« Tu es libre de penser, et c’est en pensant que tu te libéreras »
Il était une fois ma vie ; pages blanches d’un livre qu’il me fallait écrire de ma propre plume.
Par notre nouvelle amie Mimi , Commentez cet article sur le forum



