Une visite et des revanches sur l’histoire
Au-delà des visées politiques que pourrait susciter sa virée africaine,
la Gouverneure et commandant des forces armées canadiennes semble tenir à présenter à ses hôtes le modèle de défi et de réussite qu’elle est en tant que descendante d’esclaves et l’exemple d’intégration et de citoyenneté qu’elle symbolise au pays de l’érable. Ayant été elle-même journaliste pendant 18 ans, Michaëlle Jean n’aurait trouvé aucun inconvénient à le redevenir le temps de son passage hier au siège de la télévision algérienne. Elle était en effet prête à interroger les journalistes algériens sur leur vécu mais elle n’a pu vraiment aller à contre-courant de la conférence de presse qui s’est imposée, à défaut de la table ronde programmée.
La Gouverneure du Canada a tenu à rendre un vibrant hommage aux femmes et hommes de la presse assassinés par les terroristes et à celles et ceux qui ont refusé d’abdiquer pendant une longue décennie. Cet hommage, elle précise qu’elle l’a déjà rendu sur les ondes de Radio Canada au cours d’émissions qu’elle animait pour, dit-elle, « rendre compte des réalités de ce monde ». Elle parlera longuement d’elle, de son combat contre les inégalités et les violations des droits de l’Homme, non sans se référer à ses origines (Haïti) puisqu’elle y est née, et sa descendance d’esclaves africains puisqu’elle le fait savoir. Son expérience journalistique, elle y est arrivée « par hasard », ou plutôt non, « parce qu’il n’y a pas vraiment de hasard et parce que tout m’y préparait en fin de compte ». Parce que, dit-elle, « être chef d’antenne à Radio Canada et être femme noire, ce n’était pas évident ! ». Ce sont donc ses origines qui semblent lui avoir tracé sa destinée et lui ont permis de pratiquer cette profession qu’elle qualifie de « responsabilité citoyenne ». Le reste, si elle l’a gagné par sa volonté de défier le monde et sa forte conviction de vouloir réussir, elle l’a aussi acquis grâce à un pays - le Canada -, où « la diversité est une réalité quotidienne et où le respect des différences est réel ». L’exil politique de ses parents en 1968 vers ce pays, alors qu’elle était enfant, a été le premier pas franchi vers ces horizons de clémence et de liberté. « Je reviens dans le continent des origines comme chef d’Etat canadien, preuve que nous avançons et qu’il y a parfois des revanches sur l’histoire qui sont fondamentales et irréversibles », a-t-elle affirmé. Michaëlle Jean évoque avec beaucoup d’émotion son choix pour ce périple africain. « On a l’impression parfois que l’Afrique commence un peu plus au sud », a-t-elle dit, « mais j’ai mis énormément d’importance à ce que la porte d’entrée soit l’Algérie, parce que cet espace du Maghreb est un espace d’espoir ». Et surtout parce que pour elle, « l’Algérie a fait le pari de la vie ».
Aujourd’hui, tout en étant fière de parler de sa société d’accueil, le Canada, qui a fait d’elle une citoyenne à part entière, par ses visites ces jours-ci à cinq pays africains, elle déclare vouloir mettre un visage sur « ces Africains qui veulent quitter leur pays, je voudrais leur dire qu’ils peuvent trouver chez eux ce qu’ils recherchent ailleurs ». Michaëlle Jean refuse ainsi d’être contée et surtout d’être suivie comme l’exemple type de la réussite par l’exil. C’est peut-être à ces instants-là que l’on peut remarquer qu’entre la journaliste qu’elle a été et la première responsable politique, après la reine qu’elle est devenue au Canada en 2005, elle allie difficilement une attitude hypocrite à laquelle s’obligent les politiques et celle émotionnelle que sa personne et son verbe dégagent.
D’ailleurs, elle élaguera gentiment les questions politiques ou celles qui l’auraient obligée à prendre une position claire, à l’exemple de ce qu’elle pense sur la loi française du 23 février glorifiant le colonialisme. Elle se contentera de rendre hommage « à la trajectoire historique même de l’Algérie ». Elle évitera aussi de se prononcer sur « les moyens sournois qui cadenassent la liberté d’expression et la presse » et renvoie à ce qui se fait au Canada en matière d’éthique et de déontologie, « pour garder la bonne distance entre le politique et l’information ». Interrogée sur la définition qu’elle donnerait de la citoyenneté, elle répondra: « C’est se sentir partie prenante de l’édification d’une société, se sentir en possession de droits mais aussi avec des devoirs, c’est une responsabilité partagée ». C’est ce qu’elle estime avoir eu et fait au Canada et ce que beaucoup d’autres pays à travers le monde ne permettent pas.